Qu’on viuoit gentiment ſous Saturne, en longue erre Deuant qu’on deſcouuriſt les ſeillons de la terre ! Les Sapins n’auoient point eſprouué des Zephyrs, Expoſans leur ſein nud, les bourſoufflans ſouſpirs Le Nocher vagabond ne ſçauoit la pratique Des païs inconus : il n’alloit en traffique Gagé par l’eſtranger. Lors le bœuf erreiné Le coutre fend-gueret n’auoit encor trainé. Le cheual n’auoit point la bouche accouſtumee A remaſcher ſon mors : nulle maiſon fermee. Il n’eſtoit queſtion de borne mitoyen : Les glands portoient le miel de leur propre moyen. Les brebis on euſt veu leurs mammelles eſtendre Rejailliſſans de laict, à qui les vouloit prendre. Point d’armes, point d’armee & point encor de coups, Point d’acte Martial, point encor de courroux. Nul glaiue, nul eſtoc, dont maint homme on eſgorge, Du cruel forgeron n’auoit ſenty la forge.

Mais il leur fit ſçauoir que cette ſaincte & ſacree reuerence deuë aux loix & à la iuſtice, ne doit pas tant eſtre contenüe és liures & eſcripts, ou grauee en ttableaux de cuivre, comme imprimee és cœurs des hommes, & eſtre receüe des villes pour Couſtumier & inuiolable, teſmoin Virgile au 7. de l’Æneide :

& ſachez que de gré Suit le peuple latin de Saturne engendré, Sans liens & ſans loix, l’equité droituriere, Et gouuerne ſes mœurs à l’vſance & maniere De ſon antique Dieu

Difference entre l’homme de bien, & le non-mauuais.Et de faict, celuy qui regle ſeulement ſa vie ſelon l’ordonnance des loix, craignant de les enfraindre de peur d’encourir punition, & qui de ſon propre naturel & mouuement ne fait pas ce qu’il eſt tenu de faire, ne peut eſtre homme de bien, pource que l’homme qui ne commet aucune meſchanceté de peur d’eſtre chaſtié, ne doit pas eſtre appellé homme de bien : mais ſeulement, homme non-mauuais. Celuy ſeul à bons tiltres a la reputation d’homme de bien, qui par la guide de nature s’achemine à choſes hautes, honnorables, honneſtes, iuſtes & bonnes : mais non par crainte de punition : cettuy-là eſt homme rond & entier, equittable & craignant Dieu. De là eſt venu ce que les Poëtes ont eſcrit que Iuſtice s’enfuit de deſſus la terre, & s’enuola au Ciel. Cette equité naturelle qui eſtoit enracinee és cœurs des hommes, comme l’on vint par ſucceſſion de temps à coucher par eſcrit & faire vne grande liſte de loix pour refrener la grande malice des hommes, qui commençoient à ſe desborder,